Dans la Silicon Valley et les hubs tech du monde entier, un nouveau terme circule dans les cafés et sur Discord : le Vibe Coding.
Finie l'époque où lancer un MVP (Minimum Viable Product) exigeait un co-fondateur diplômé en informatique et trois mois de nuits blanches. Aujourd'hui, avec l'essor des IDE pilotés par l'IA (Cursor, Replit, Windsurf), le « codage » est passé d'une discipline centrée sur la syntaxe à une conversation en état de flow avec un LLM. Vous décrivez la fonctionnalité, l'IA écrit l'implémentation, et vous itérez selon le « vibe » du résultat.
Mais pour les fondateurs qui veulent lever des fonds, une question cruciale se pose : un logiciel construit ainsi est-il vraiment viable ? Peut-on lever de l'argent sérieux sur une base de code écrite en grande partie par une machine ?
En bref : oui. C'est même peut-être le meilleur levier qu'un fondateur non technique (ou technique) puisse utiliser en 2026. La réponse détaillée, elle, suppose de bien comprendre ce que vous construisez, où se cachent les coûts, et comment passer du « vibe » à une organisation d'ingénierie scalable.
Le point de vue de l'investisseur : la traction prime sur la syntaxe
Pour comprendre pourquoi le Vibe Coding fonctionne pour la levée de fonds, il faut comprendre l'état d'esprit d'un investisseur pre-seed ou seed.
Les investisseurs ne lancent pas eslint sur votre dépôt avant de signer un chèque. Ils ne vérifient pas si vous avez bien utilisé un Singleton ou si vos composants React sont parfaitement mémorisés.
Ils se concentrent sur trois choses :
- Le problème : est-il réel ?
- La solution : votre produit le résout-il ?
- La vélocité : à quelle vitesse cette équipe peut-elle exécuter ?
Le vibe coding est un super-pouvoir pour la vélocité.
Traditionnellement, valider une hypothèse prenait des semaines de dev. Avec le codage en langage naturel, ça prend des heures. Vous pouvez faire pivoter tout le front, ajouter des intégrations complexes ou repenser le parcours utilisateur en une après-midi.
Quand vous entrez en réunion de pitch avec une application live, fonctionnelle, vraiment utilisée par des utilisateurs, vous avez déjà une longueur d'avance sur le fondateur avec une belle présentation et une landing « bientôt disponible ». Le vibe coding vous permet de montrer la réalité, pas seulement l'intention.
L'état du « vibe code » : ni génial, ni catastrophique
À quoi ressemble vraiment le code ?
Si vous regardez sous le capot d'un projet construit entièrement en Vibe Coding (avec des prompts du type « Mets le header en bleu et ajoute un bouton de login qui enregistre dans Supabase »), le résultat est en général... correct.
Ce n'est rarement un désastre. Les LLM récents sont entraînés sur des milliards de lignes de code en prod. Ils savent écrire un composant React, appeler une API, et respecter en général les conventions.
En revanche, ce n'est clairement pas parfait.
* Répétition : l'IA peut dupliquer des fonctions utilitaires d'un fichier à l'autre au lieu de les importer.
* Incohérence : un fichier peut utiliser Tailwind CSS, un autre généré trois heures plus tard des styles inline parce que l'IA a « oublié » le contexte du projet.
* Bloat : elle importe souvent des librairies lourdes pour des problèmes simples, parce que c'est la solution la plus fréquente dans ses données d'entraînement.
Mais pour un MVP ? C'est tout à fait acceptable. L'utilisateur qui clique sur « S'abonner » ne se soucie pas du CSS dupliqué. Il veut que le bouton marche.
Le coût caché : la myopie architecturale
Le vrai inconvénient du Vibe Coding n'est pas la syntaxe, c'est l'architecture.
Les LLM se comportent comme des juniors très doués qui ont mémorisé toute la doc des librairies mais n'ont jamais maintenu un système en prod pendant deux ans. Ils manquent de « vision globale ». Ils construisent pour maintenant, pas pour l'année prochaine.
Cela se traduit dans deux domaines critiques : la structure des données et la gestion d'état.
1. Le piège de la structure de données
Quand vous demandez à une IA de « sauvegarder la todo list d'un utilisateur », elle va souvent créer une table simple et plate. Elle peut stocker des relations complexes en blobs JSON dans une colonne texte, parce que c'est le plus simple pour faire tourner le code tout de suite.
* Le problème : à l'échelle, interroger ces données devient un cauchemar. Les jointures sont difficiles, l'analytics impossible, et l'intégrité (ACID) est souvent ignorée.
* Le résultat : une base qui tient pour 100 utilisateurs et s'effondre à 10 000.
2. Le chaos de la gestion d'état
Le vibe coding a tendance à garder l'état local. Si un bouton doit savoir si l'utilisateur est connecté, l'IA lit l'état utilisateur à cet endroit.
* Le problème : dans une app complexe, il faut tôt ou tard un état global (que devient la sidebar quand l'utilisateur se déconnecte depuis la page paramètres ?). Le code généré par l'IA règle souvent ça par du « prop drilling » (faire passer les données à travers 10 couches de composants) ou des event listeners en pagaille.
* Le résultat : l'app devient fragile. Modifier une fonctionnalité en casse trois autres parce que le flux d'état part dans tous les sens.
Pourquoi ce n'est pas « à jeter »
Bonne nouvelle : malgré ces défauts architecturaux, un logiciel en Vibe Coding n'est pas condamné à la poubelle.
Beaucoup de CTOs craignent qu'en héritant d'une codebase générée par l'IA, il faille « tout réécrire from scratch ». C'est une idée reçue.
Le code est un mécanisme de traduction. Il traduit l'intention humaine (la logique métier) en instructions machine. Même si la grammaire (l'architecture) est mauvaise, l'intention est capturée.
- Le « dur » est fait : le plus dur en logiciel n'est pas de taper
function(), c'est de décider ce que le logiciel doit faire. Le vibe coding capture les règles métier : « Quand un utilisateur paie, envoyer un email, débloquer cette fonctionnalité, mettre à jour le dashboard. » Cette logique a de la valeur, même si l'implémentation est inefficace.
- Le frontend est souvent réutilisable : l'IA est étonnamment bonne en UI. Un composant React qui affiche une carte de pricing n'est qu'une couche de vue. Vous pouvez souvent garder 80 % du front même en changeant le backend ou la gestion d'état.
- Ça sert de spécification vivante : l'app en Vibe est le spec ultime. Au lieu de donner aux ingénieurs un ticket Jira flou, vous leur donnez une app qui marche et vous dites : « Faites ça, mais scalable. » Ça enlève l'ambiguïté et accélère fortement la phase de « professionnalisation ».
Du « vibe » à la « production »
Vous avez construit l'app. Vous avez les utilisateurs. Vous avez levé des fonds. Vous avez 2 M$ en banque et une codebase tenue par du scotch et les rêves du LLM. Et maintenant ?
La transition est simple si vous la traitez comme une migration, pas une réécriture.
Phase 1 : l'audit
Embauchez un ingénieur senior ou un co-fondateur technique. Sa première mission n'est pas d'écrire du code, mais de cartographier le terrain. Il identifiera les « hot paths » — les parties du code les plus sollicitées ou qui gèrent des données sensibles (paiements, auth).
Phase 2 : le pattern « strangler fig »
Vous ne réécrivez pas l'app en une nuit. Vous utilisez le pattern « Strangler Fig » : vous remplacez progressivement des parties du système pendant que l'app continue de tourner.
* D'abord la base de données : c'est en général la priorité la plus haute. Vous pouvez reprendre le schéma bricolé par l'IA et le normaliser en vraies tables Postgres (par exemple sur Supabase, comme dans notre article précédent !). Vous écrivez des scripts pour migrer les données.
* Ensuite l'état : vous introduisez un vrai gestionnaire d'état (TanStack Query, Zustand, etc.) et vous refactorez les composants pour l'utiliser, en supprimant le prop-drilling au fur et à mesure.
Phase 3 : la modularisation
Le vibe coding produit souvent des fichiers énormes (3 000 lignes dans un seul fichier, c'est courant avec l'IA). Le gain facile est de les découper. L'IA est d'ailleurs très bonne pour ça : « Refactorise ce gros fichier en composants plus petits et distincts. »
Conclusion : une stratégie, pas un raccourci
Le Vibe Coding est-il viable en production ? À terme, oui.
Est-il viable pour lever des fonds ? Absolument.
Le vibe coding est une stratégie légitime pour traverser la « Death Valley » du early stage — l'écart entre avoir une idée et avoir une preuve. Il permet d'échanger la pureté architecturale long terme contre la survie et la vélocité court terme.
Dans le monde des startups, le meilleur code est celui qui existe. Une architecture parfaite avec zéro utilisateur vaut 0 €. Une architecture brouillon avec 1 000 utilisateurs et des revenus en croissance, c'est une boîte Series A.
Alors, vibez. Promptez votre chemin vers un MVP. Sécurisez la levée.
Une fois les fonds en banque, vous aurez les moyens de rembourser la dette technique. Et avoir l'argent pour corriger du « mauvais » code est un problème que tout fondateur rêve d'avoir.